Le massacre des classes moyennes

Le secteur privé est désormais incapable de créer, en nombre, des emplois correctement rémunérés. Ce constat, presque en forme d’autocritique, nous vient des Etats-Unis. Depuis quelques semaines, on voit fleurir outre-Atlantique des études, des livres, qui tentent d’analyser les raisons de cette disparition, de cette évaporation des emplois dans le secteur manufacturier, des emplois de la classe moyenne. En dix ans, l’industrie manufacturière américaine a perdu plus de cinq millions d’emplois. Pourquoi une telle hémorragie ? La réponse tient en deux mots : trade and technology. Le commerce et les nouvelles technologies. Pourquoi tout s’est accéléré à partir de 2000 ? Parce que les Etats-Unis – prélude à l’entrée de la Chine dans l’OMC – ont décidé de geler les droits de douane des produits importés de Chine. Décision que le congrès a reconduite chaque année. Du coup, assurées de la stabilité fiscale, les multinationales ont accéléré leurs délocalisations. Une récente étude a chiffré à quatre millions les pertes d’emplois manufacturiers directement liées à cette décision. Une autre étude évalue de 15 à 20 % les pertes d’emplois aux États-Unis, tous secteurs confondus, directement liées à la globalisation. Ainsi, on a exporté les emplois de la middle class vers la Chine, grâce à l’explosion des échanges, facilités par les nouvelles technologies et Internet. Une partie de ces emplois, sur le sol américain, a été remplacée par des machines, par des robots. Ce qui a augmenté la productivité. Et réduit encore plus l’emploi. Pour la plupart des économistes, le libre échange est un véritable dogme, forcément positif. C’est du gagnant gagnant. De même, les gains de productivité doivent permettre, en parallèle, l’accroissement des salaires. Et donc, la création et la préservation d’une vaste classe moyenne. Or, cette fois, c’est différent, commence-t-on à reconnaître outre-Atlantique. Oui, c’est différent, parce que tout a été beaucoup plus vite et que les emplois exportés n’ont pas été compensés dans les pays occidentaux. Ni en quantité, ni en qualité. Et que la Chine et les pays émergents n’entendent pas se cantonner à être les sous-traitants des multinationales occidentales. Ils ont vocation à tout produire, y compris les technologies. Cette fois, c’est différent parce que la faible hausse de la production en Occident est uniquement due à l’accroissement de la productivité. D’où le chômage massif des jeunes. Al Gore, l’ancien vice-président américain, estime ainsi que la productivité, grâce aux nouvelles technologies, a plus augmenté depuis l’an 2000 qu’au cours des trente années précédentes. C’est un changement historique. Certains emploient même le terme de tectonique. Du coup, le lien classique entre l’augmentation de la productivité et celle du niveau de vie de la classe moyenne est rompu. On débouche donc sur un monde binaire. Avec, en haut, des emplois très qualifiés dans la finance, les technologies. Des emplois nomadisés bien payés, mais en petit nombre. Et en bas, une masse d’emplois bas de gamme, qui vont des services à la personne, à l’empaquetage et à la livraison du e-commerce. Emplois souvent précaires, et mal rémunérés. Et, le milieu se rétrécit. Avec des emplois qui relèvent de plus en plus du secteur public. Qui coûtent à la collectivité. Que vont devenir les sociétés occidentales si les classes moyennes, pilier de nos démocraties, disparaissent peu à peu ? Ce sont elles qui consommaient, épargnaient, payaient des impôts et finançaient les systèmes de protection sociale. Leur attrition remet en cause nos modèles de société, notre modèle démocratique. La réflexion a commencé aux Etats-Unis. Il serait temps qu’elle ait lieu en Europe.

Jean-Michel Quatrepoint

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